YOUSSOUPHA
Noir Désir, l’ADN d’un classique
« Mais qui peut prétendre faire du rap sans prendre position ? »
13 ans plus tard, est-ce que Youssoupha, repris de Ärsenik, n’était pas avant-gardiste ? En 2025, quel rappeur peut prétendre prendre position ?
En tout cas, Youssoupha a toujours, tout au long de sa carrière, dénoncé et pris parti sur des sujets sociétaux.
En 2009, c’est bien Éric Zemmour qui est pris pour cible dans À force de le dire :
» J’mets un billet sur la tête de celui qui fera taire ce con d’Éric Zemmour »
Face aux multiples critiques publiques concernant la violence de ses textes, Youssoupha répondra avec un morceau coup-de-poing : Menaces de mort, extrait de l’album Noir Désir.
Sorti le 5 mars 2012, Noir Désir tient toutes les promesses d’un excellent album de Youssoupha.
Les thèmes abordés par l’artiste restent similaires à d’habitude : dénoncer une France qui va mal, un monde rempli de racisme, de conflits… Pour autant, comment se fait-il que Noir Désir soit un album marquant ? Un projet totalement à part dans la discographie de Youssoupha ?
L’espoir, l’amour, la beauté… Un champ lexical à contre-courant des autres mixtapes sorties en 2012, où la trap et la violence ne sont qu’à quelques mois de devenir omniprésentes dans la bouche des rappeurs.
Avec des Kaaris, Niro, Ateyaba, le public réclame un rap de rue, marqué par une génération nouvelle et assoiffée de sang.
» Je n’ai pas peur, les autres rappeurs font du sous-Booba » (J’ai changé)
Pourtant, c’est bien avec une certaine romance que Youssoupha répond à l’intégralité de ses détracteurs, ceux qui le décrivent comme quelqu’un de virulent.
Avec comme mot d’ordre le renouveau, la tracklist symbolise parfaitement le message de cet album : L’amour comme intro, mais aussi J’ai changé, Tout l’amour du monde, Dreamin’, La vie est belle. Youssoupha souhaite fédérer, il ne veut plus prôner la violence. C’est le message principal de l’album.
» Vous êtes prévenus, Youss a changé » (J’ai changé)
Noir Désir, c’est aussi un excellent mélange entre cette fédération et la volonté de toujours dénoncer. Youssoupha parle de l’Afrique, de la Palestine, de la condition des Noirs en France. Ce qui rend ce disque extrêmement bon, c’est une construction bien plus poussée, une sorte de couronnement, son premier album « parfait ».
Une construction marquée par un recul, une maîtrise de ses propos. Des paroles bien plus sages, désormais celles d’un père, mais aussi celles d’un fils, qui pardonne à son paternel, avec un morceau en duo sur l’album : Les disques de mon père. Pour autant, Youssoupha ne jette pas cet égotrip qu’il a toujours eu, fer rouge du hip-hop.
» F*ck la rancune, j’ai même pardonné à mon père » (J’ai changé)
On sent, de plus, cette volonté de rendre hommage. Avec le titre de l’album Noir Désir, Youssoupha fait référence au groupe de rock très connu, mais transforme également ce nom en une métaphore unique : ”Noir” renvoie à sa couleur de peau, à son héritage africain. Le “Désir” symbolise l’ambition, la passion.
Avec cet album, Youssoupha prouve qu’il peut évoluer, tout en conservant ce qui l’a fait connaître : des lyrics à couper le souffle, un rap repris et inspiré de ceux qui l’ont façonné, avec de multiples références à ses acteurs : Oxmo, Orelsan, DJ Mehdi…
Noir Désir, c’est le moment où Youssoupha passe un cap. Celui d’un artiste qui choisit la sagesse sans renier la force.
Un album de pardon, d’amour et de lucidité, sorti à une époque où le rap se durcissait. Et peut-être que c’est ça, finalement, la vraie avant-garde : rappeler que le rap peut encore être une arme, même quand elle tire des mots d’amour.
- lucasbnnt
- photo : Bastien Vivès, cover : Mister Fifou